Historique de l’évangélisation du Congo Brazzaville
par les Missions Protestantes (1909-2009)
Par Philippe LOUHEMBA
Quels témoins pour l’Eglise Evangélique du Congo, après 100 ans d’évangélisation protestante ? Pour répondre à cette interrogation, nous dirons que les témoins des œuvres missionnaires sont les groupes ethnolinguistiques kongo, teke, ngala, maka et d’autre encore. Ces témoins du Christ sont des hommes évangélisés par les missionnaires protestants scandinaves. Après 100 ans d’évangélisation, dans quels registres, la religion, la mentalité et la sensibilité de ces hommes ont-elles été bousculées ? Quel bilan peut-on faire des 48 ans d’autonomie de l’Eglise Evangélique du Congo ?
L’action des missionnaires protestants s’est d’abord exercée sur les peuples kongo, dans la partie australe du Congo Brazzaville, de 1881 à 1961. Ces missionnaires ont aussi évangélisé le pays de Mossendjo, en plein territoire eshira (sous-groupe teke) dans les départements actuels du Niari et de la lékoumou. Les groupes teke, ngala, et sous-groupres, au centre et dans le Nord du pays, sont eux aussi christianisés, pour les Missions protestantes, par les norvégiens (de 1947 à 1961), dans les département actuels des plateaux et de la cuvette congolaise. Ouesso dans la Sangha fut évangélise par la Mission d’Örebro, les Kaka et les Oubanguiens de la Likouala, seront évangélisés en 2003 par l’EEC. Les opinions et les convictions religieuses de ces peuples évangélisés présentaient des ressemblances. C’est ce qui pousse les missionnaires, pensons-nous, à utiliser presque partout les mêmes méthodes d’évangélisation, pour ces peuples aux mentalités très rapprochées.
Pris de passion pour l’homme noir à sauver, c’est sans hésitation que les évangélisateurs protestants suédois, norvégiens et finlandais notamment, ont obéi à l’ordre du Maître d’aller faire de toutes les nations les disciples du Christ (Math 28 : 19). Les grands réveils spirituels des 18e S. dans l’Occident Anglo-saxon, ravivèrent l’idée de l’Evangélisation et de la Mission. En Suède, l’intérêt pour l’évangélisation s’était accru dans quelques sociétés missionnaires dont la Svenska Missionsförbundet (SMF ou Alliance suédoise pour la Mission), créée en 1878. En Norvège était née, à la même période, la Det Norske Missions Forbund (DNM ou la Mission Evangélique de Norvège) en 1884. E. J. Ekman président de la SMF en 1885, proposa que sa société s’occupât de la Mission extérieure. La DNM, déjà présente en Afrique du Sud, prit le même engagement.
C’est donc par amour pour Jésus Christ et par obéissance à son ordre, que les missionnaires scandinaves viennent en Afrique noire et au Congo, pour que ces hommes, d’une autre culture, viennent à la civilisation dont le modèle achevé, pensait-on, se trouvait en Europe. Les explorateurs exhortèrent les chrétiens d’Europe à aller évangéliser et civiliser des peuples païens chez qui ils s’étaient rendus et dont le spectacle désolant de misère profonde ne pouvait laisser personne indifférent. C.J. Engvall (premier missionnaire suédois) vint au Congo belge, en 1881, travailler aux services d’une société missionnaire fondée à Londres et qui oeuvrait au Congo belge dans la même période : c’était la LIM (Livingstone Inland Mission). Des écoles missionnaires furent créées d’où sortirent N. Westlind et K.J. Pettersson qui succédèrent à C.J. Engvall, en 1882.
La dynamique de la Mission qui
suscita une pastorale de terrain bien adaptée, permit au missionnaire suédois
de passer du Congo belge au Congo Brazzaville. De Madzia
(1909) à Dolisie (1938), de Mpouya
(1947) à Djambala (1957), de Ouesso
(1921) à Sembe (1950), les missionnaires installés
dans 19 stations (12 dans le Sud et 7 dans le Nord, y compris Ouesso), s’efforcèrent de donner à leurs ouailles une meilleure
lecture de leur propre culture à laquelle ils ajoutent les grandes vertus
théologales du christianisme : la foi, l’espérance et la charité. Les
missionnaires norvégiens travaillèrent quelques temps avec la SMF dans le Sud
Congo, avant d’aller créer, à partir de 1947, les nouvelles stations de Mpouya, Gamboma, etc.
Toujours sur le labeur, le missionnaire protestant, suédois ou norvégiens, travaille à rester fidèle à sa vocation, à rester constant dans son discours, dans ses actes, Même si son kikongo et son lingala restent approximatifs, du moins au commencement, il n’en reste pas moins qu’il est éloquent, et la chaleur de sa parole se transmet aux curieux venus l’entendre. Un long travail commence dans le souterrain des consciences : en grand nombre, les enfants captés par cette parole se convertissent, quelques adultes aussi. Le missionnaire avait à cœur une seule chose : mener sur le terrain sa vie d’apôtre.
Il faut témoigner que la pensée sociale du missionnaire prenait corps sur le terrain, au détriment de sa santé et de sa vie ; Il savait que ce serait un travail pénible et long, toujours à recommencer et l’idée d’être sur la brèche l’exaltait. Il se répétait chaque jour la parole que chaque missionnaire doit méditer : la moisson est grande, mais les ouvriers peu nombreux (Matth. 9 : 37). En somme la prédication missionnaire, l’enseignement général, l’enseignement professionnel, les soins médicaux et l’enseignement théologique, sont les cinq piliers sur lesquels repose l’œuvre missionnaire dont nous nous proposons de faire le bilan.
L’école et les activité pieuses de la Mission ont peu à peu transformé le regard et la sensibilité de ceux qui étaient pris en mains par le missionnaire ou qui étaient en contact avec les chrétiens. En musique par exemple, le chant choral devient un caractéristique de la chrétienté protestante qui a longtemps écouté dans le culte J S. Bach. L’infirmier s’est déjà substitué au ngah ou nganga, mais sans lien avec le Malin. Le temps social n’est plus rythmé par le chant du coq, mais par l’horloge et par la cloche, prolongée par le mukonzi dans certaines paroisses rurales. Désormais le problème du bien et du mal se pose en des termes nouveaux. Une nouvelle éthique est élaborée pour vivre en harmonie avec l’autre, qui peut être mon ennemi, et que l’Evangile me fait obligation d’aimer.
La nouvelle éthique exige la redéfinition de l’éthique traditionnelle et le devoir d’incarner les valeurs chrétiennes d’amour, de justice et de vérité, non absentes d’ailleurs des cultures kongo, teke et ngala. Dans les relations interpersonnelles, on exhorte le chrétien protestant à dire kedika, pour renforcer une affirmation ou une négation. Ce juron est devenu dans le milieu protestant, un signe d’identification des fidèles (bala ba kedika). Pour l’esthétique, le missionnaire a donné à ses évangélistes, écoliers et ouvriers, le goût du beau. En effet, il a planté dans la cours de la Mission des palmiers bien alignés, et taillés avec goût, et à leur suite, de beaux arbres fruitiers, disposés avec art. Des pelouses bien tondues achèvent d’humaniser des espaces, hier encore, abandonnés à la nature. Les chrétiens construisent désormais leurs maisons d’habitation, avec un réel souci de confort moderne.
Mais au-delà de l’éthique et de l’esthétique, l’on aperçoit la résistance du vieil homme. Le chrétien en quête d’un nouvel équilibre, reste encore accroché à la croyance au sorcier, à la pratique des mikisi ou kibuka, et à la consommation des boissons alcoolisées. Cet homme de deux religions et de deux cultures, patauge allègrement dans l’ancien et dans le nouveau. Il pratique la polygamie et les danses proscrites par le missionnaire. Le christianisme, somme toute, restera périphérique à la culture indigène qu’il a du mal à transformer en profondeur. Le christianisme peine à rapprocher dans la vie sociale des communautés appelées ethnies, il a du mal à détribaliser les rapports entre chrétien.
Dans la réhabilitation des hommes et de leurs cultures, les missionnaires ont créé la sœur pour protéger la femme gardienne de la tradition, contre le concubinage, le lévirat, le mariage des filles impubères. Le Réveil Spirituel enclenché à Ngouédi en 1947, vient valoriser la médecine révélée, les langues et les instruments traditionnels de musique, avec la naissance du kilombo. Ces chants kilombo, dits de réveil, en plusieurs langues, célèbrent l’unité des enfants de Dieu. Il est vrai que l’installation des missionnaires protestants n’était pas inscrite dans une durée indéterminée ; elle prendrait fin u jour avec l’implantation d’une Eglise locale.
Le 15 juillet 1961, grande fête de l’autonomie de l’Eglise Evangélique du Congo au temple de Poto-Poto (un quartier de Brazzaville nord), en présence du premier président de la République du Congo Brazzaville indépendant (l’Abbé Fulbert Youlou). Des ministres, députés et chef coutumiers, ambassadeurs, les représentants des organismes internationaux, des Eglises et Missions présentes en Afrique et au Congo, venaient rehausser l’éclat de cette cérémonie. Des conventions furent signées entre le premier président de l’Eglise Evangélique du Congo (pasteur J. Kimpolo) et le président de la SMF (pasteur G. Nicklasson) et le président de la DNM (pasteur H. Glad).
L’Eglise Evangélique du Congo est structurée en organes de direction en départements synodaux, en commissions, en organes de base et en organes de contrôle. Pour parler de sa croissance, il convient de rappeler qu’aux trois premiers chrétiens (Pierre Ngialou, Jaques Madzila et Jean Mahoungou) baptisés à Madzia en 1913 par S. Malmquist, ce sont ajoutés d’autres fidèles jusqu’à plus de 550 mille membres de l’EEC en 2009. La première école ouvert en 1910 par J. Hammar et J. Nilsson, sera fermée par l’administration coloniale française avant d’être rouverte, en 1911, par C. Palmkvist, venu de Musana. Et depuis, les écoles protestantes se sont multipliées. Nationalisées en 1965, elles sont en train d’être rétrocédées, depuis 19991.
Le séminaire théologique fut transféré de Musana à Madzia jusqu’à Ngouédi, en 1931. De là, il a encore été transféré, en 1971, à Brazzaville où le séminaire est converti en Faculté de Théologie Phéologie Protestante, en 1978, pour former des théologiens, avec, au commencement, l’assistance du Défap ou le service protestant de Mission.
En 1961, l’EEC reçut de la Mission :
48.087 fidèles - 15.152 élèves - 1 séminaire théologique ;
42 Pasteurs - 73 missionnaires - 1 cours normal ;
452 évangélistes - 19 monitrices - 8 dispensaires ;
114 écoles primaires - 210 moniteurs - 4 maternités ;
Source : Archives de la Direction de l’Eglise.
La Mission a légué à l’EEC 19 stations auxquelles l’Eglise locale a ajouté 14 consistoires et champs d’évangélisation, en 48 ans. De 1961 à 2009, l’EEC a connu une croissance réelle comme en témoignent les statistiques ci-après :
1961 : 18 consistoires et champs d’évangélisation, 51 paroisses, 452 évangélistes, 39 pasteurs, 48.087 fidèles.
2009 : 30 consistoires et champs d’évangélisation, 124 paroisses, 287 évangélistes, 250 pasteurs, +250.000 fidèles.
Source : Archives de la Direction de l’Eglise.
Et si nous regardons de côté des finances ? Nous dirons, sans ambages, que l’EEC est encore subventionnée à près de 60 % par les Eglises protestantes scandinaves. De 1909 à 1959, les subventions extérieures s’élevaient à 82,37 % et la participation de l’EEC était de 17,63 %. Aujourd’hui, les subventions extérieures sont descendues à 57,55 %, et la participation de l’EEC s’élève à 42,45 %. La caise commune lancée en 2007, est un début de solution aux problèmes financiers de l’EEC. La gestion du personnel et du patrimoine de l’Eglise déjà initiée, est en passe de réussir. Il va sans dire que la lecture attentive de la vie de l’Eglise nous permet de dire que de 1961 à 2009, l’EEC est passée par les cinq périodes suivantes :
- la période Jaspard Kimpolo (1961-1967 : initiation et troubles intestines) ;
- la période Raymond Buana Kibongi (1967-1975 : conception et programmation) ;
- la période Jean Mboungou (1975-1987 : réconciliation et évangélisation) ;
- la période Alphonse Mbama (1987-2005 : collaboration en des temps nouveaux, troubles sociopolitiques et réconciliation) ;
- la période Patrice N’souami (2005 à nos jours : Etats généraux et réorganisation de l’EEC)
Eu égard à ce qui précède, il convient, dans les perspectives, de redéfinir et de vulgariser l’identité et la vision de l’EEC, de consolider la formation des ecclésiastiques et des laïcs, au service de l’Eglise et de la société. Il convient de renforcer la Mission intérieure et extérieure de l’Eglise. Aussi est-il urgent de développer une France collaboration entre consistoires et entre départements synodaux, pour une Eglise autosuffisante et auto gouvernée.
.
Conclusion
En définitive, dès que S. Malmquist, successeur de Hammar,
baptisa les trois premiers chrétiens à Madzia, les
écluses des cieux s’ouvrirent pour la première ffois,
et pour la deuxième fois, ce fut lors du Réveil spirituel à Ngouédi.
La troisième occasion, c’était le jour o* l’EEC devait accéder à son autonomie
vis-à-vis de Missions scandinaves. Désormais les témoins de l’évangélisation
protestante sont des sites (temples, écoles, dispensaires, etc.), mais aussi
des hommes dont les croyances, les valeurs culturelles, la mentalité et la
sensibilité ont été bousculées au contact de l’Evangile. Et l’aboutissement de
tant d’efforts missionnaires devait être l’implantation d’une Eglise locale qui
allait préserver les acquis de la Mission et les dépasser, dans une démarche
dialectique.
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